Se confronter à l’inhumanité

Cela faisait des mois que je culpabilisais de rester les bras croisés, certes outrée par les images montrées sur nos écrans, attristée et révoltée par les décisions politiques, mais les bras croisés. Je ne savais pas quoi faire, ni où m’adresser. Puis, l’occasion s’est présentée lorsqu’un couple d’amis déjà bien investi dans la cause humanitaire à annoncer se rendre sur le camp de La Linière – Grande-Synthe le temps d’un  long week-end, pour apporter leur aide aux réfugiés. J’ai proposé de les accompagner.

Je ne vais pas vous cacher que j’appréhendais, je n’étais pas rassurée, je ne savais trop à quoi j’allais être confrontée, à quelle misère, à quel désespoir, mais aussi à quelle colère. Mais il me semblait primordial de faire ce petit pas. Aussi petit soit-il. Alors pendant quelques jours, nous avons apporté notre soutien et notre aide sur le camp de Grande-Synthe, proche de Dunkerque, mais aussi à l’Auberge des migrants, à Calais.

Je ne vous raconterai pas l’histoire de ce camp, de nombreux reportages sont sortis dans la presse et sur nos écrans. En revanche, je peux vous raconter ce que j’y ai vécu, ce que j’y ai vu…

Grande-Synthe, c’est près d’un millier de réfugiés. Ce qui m’a bouleversée, c’est d’imaginer leurs histoires et de les voir aujourd’hui, certes misérables… mais vivants. Des hommes, des femmes, des enfants vivant dans la poussière, le froid, errant dans les grandes allées de ce camp pourtant petit par rapport à d’autres, mais bel et bien vivants, alors que combien d’autres ont laissé leur vie dans ce périple ? Ils s’ennuient, la peur au ventre et pourtant la tête encore pleine d’espoir. L’espoir de passer cette frontière. Après des milliers de kilomètres, les voici à 30 km seulement de leur destination finale. Celle qui les fait tant rêver : l’Angleterre. De l’autre côté de la Manche, souvent, des proches les attendent. Alors, chaque nuit, ils tentent de passer. En haut des barbelés entourant le camp, quelques vêtements posés sur les pointes témoignent, chaque matin, des tentatives…. Avortées ou non. Personne ne le saura.

tente grande synthe (Copier)
A Grande-Synthe, les tentes de fortune ont laissé place aux cabanons en bois

Difficile de s’imaginer ce que tous ont vécus. Ce qui est certain, c’est qu’ils fuient l’horreur, la menace, la mort. Tous ont laissé derrière eux leurs proches, toutes leurs économies, leurs biens. Souvent, ils ont même perdus le peu qu’ils pouvaient emporter dans leur valise, sous la menace des passeurs qui refusaient de perdre la moindre place. Des hommes, jeunes la plupart du temps, des femmes, enceintes parfois, des enfants, parfois seuls. Ce sont tous ces visages que l’on croise à Grande-Synthe et dans les autres camps. Et pourtant, sur ces mêmes visages on peut y lire une grande gratitude : un regard, un hochement de tête pour vous saluer ou pour vous remercier de votre présence, un petit signe de la main, c’est ce qui m’a le plus marquée. La communication était parfois difficile : je ne parle absolument pas le Farsi, peu anglais, mais bien souvent le langage n’est pas indispensable.

La Jungle

Elle porte bien son nom cette jungle de Calais. Nous avons voulu nous y rendre. Pour voir, pour sentir, pour se rendre compte et proposer notre aide aux associations sur place. L’ambiance y est toute autre qu’à Grande Synthe où même si la misère y est bien omniprésente, les conditions y sont plus humaines. A Calais, les cabanes de bric et de broc se succèdent ayant reconstitué un véritable village. On y trouve un hôtel, des restaurants, une épicerie, un coiffeur. C’est tout un système économique qui s’est recréé. Pour la survie. Les migrants marchent dans la boue, les regards sont effrayés, ils craignent que tout étranger ne soit de la police, venus les expulser ou autre malfrat venus les menacer ou les tabasser comme cela s’est déjà produit. Difficile pour nous d’accéder aux associations (le camp est immense et les regards trop pesants), nous préférons rebrousser chemin. Nous ne sommes là ni pour épier, ni pour effrayer.

Nos pas nous mènent jusqu’à la partie de la jungle, rasée quelques semaines plus tôt. Au sol : de la nourriture, des vêtements, des jouets, des planches de bois, des morceaux de tentes… Encore debout, une église construite de toutes pièces à base de matériaux de récupération (des planches de bois, des bâches… au sommet, une croix), un algeco sur lequel une banderole nous prie de ne pas déranger les personnes qui y sont en grève de la faim, diverses cabanes, des toilettes mobiles…

la jungle all you need is love (Copier)

jungle dont lose hope

Puis, au milieu de nul part, au milieu des restes d’un quotidien encore présent malgré la tentative d’effacement, une librairie : The Jungle Books. Un jeune homme nous y accueille et se montre ravi de l’intérêt que nous lui portons et se lance dans une longue discussion en anglais. il est Afghan, a 26 ans, il a fuit son pays car en tant que pharmacien, il travaillait avec des américains. Les Talibans le menaçaient de mort. Il nous confit que lui, a la chance d’être issu d’une famille aisée. Son père est ingénieur, il avait donc les moyens de payer un bon passeur et d’être à peu près certain d’arriver vivant. Mais il a laissé derrière lui toute sa vie, ses proches et aujourd’hui vit ici, dans la jungle en attendant de rejoindre l’Angleterre où il a de la famille. Cela fait un an et demi qu’il est arrivé sur le sol français. Au début il était à Paris.

Avant de partir, il nous confit : « A Paris, personne ne fait attention à nous. On nous passe à côté sans même nous regarder. Alors, merci. » Nous l’avons quitté le coeur lourd…

Les bénévoles

Je n’avais jamais fait d’humanitaire. Sur place, les missions sont des plus variées : nettoyage du camp (contrairement à ce que l’on croit les migrants ne sont pas « sales », les détritus jonchant le sol du camp sont emportés par le vent très puissant dans la région), nettoyage des douches, distribution de vêtements ou de « kits d’arrivée ». Parfois, il faut aussi simplement faire acte de présence, pour rassurer. La nuit, certains effectuent des rondes, notamment pour rassurer les femmes qui souhaitent se rendre aux toilettes, surveiller, éviter les pillages de tentes ou de cabanes, les incendies. D’autres apportent également leurs compétences de menuisiers, charpentiers, animateurs, professeurs…

L’Auberge des migrants

Pendant ces quelques jours nous avons alternés entre le camp de Grande-Synthe et l’Auberge des Migrants, selon les besoins. Cette auberge est un immense hangar, à proximité de Calais, où sont réceptionnés les dons. On y effectue le tri des vêtements : des étagères et des étagères sont remplis de caisses : pantalons, pulls, t-shirts, sous-vêtements, vestes, couvertures… Les bénévoles se relaient toute la journée pour trier, plier et classer les vêtements. C’est ici aussi qu’une grande partie des repas distribués sur les camp de Calais (La Jungle) et de Grande-Synthe sont préparés. Les quantités y sont colossales !

auberge cuisine (Copier)

Une chose m’a particulièrement frappée pendant ce séjour. C’est cette ambiance de « don » total de soi : de ses compétences, de sa force, de sa générosité, mais aussi de sa bonne humeur. Aucune contrainte, aucun ordre, la volonté comme seul réel moteur. Et de la volonté, il n’en manque jamais. L’ambiance générale est plutôt joyeuse, chacun s’affaire à sa tâche sur fond de rock anglais. On échange quelques mots, quelques conseils, quelques « je peux aider ? » et surtout de nombreux sourires.

petit mot
Un pull bien chaud et un petit mot trouvés parmi les dons…

J’ai aussi été étonnée par l’importance du nombre de bénévoles anglais. Les français étaient peu représentés. Il faut dire que de l’autre côté de la Manche, le bénévolat est une pratique beaucoup plus courante. Et pourtant…

Comment devenir bénévoles ?

Vous souhaitez apporter votre aide ? Pour cela il vous faut adhérer à l’une des associations présentes sur les camps. Elles sont nombreuses. Personnellement, j’ai choisi Utopia56, une petite association bretonne. Notez néanmoins que dernièrement Utopia a quitté le camp de la linière pour apporter son aide sur la jungle où les besoins sont de plus en plus importants.

De retour dans mon confort quotidien, je ne peux m’empêcher de repenser à tous ces visages, ces sourires croisés pendant ces quelques jours… Mais ma colère est intacte face à l’immobilisme ou l’aveuglement de nos responsables. Depuis quelques temps, les nouvelles ne sont pas bonnes pour la Jungle (bien qu’elles ne l’aient jamais vraiment été). Le gouvernement veut fermer le camp définitivement. Si je veux bien comprendre certaines revendications des habitants de la région, voire même quelques arguments politiques, je ne peux m’empêcher de ressentir colère et tristesse pour ces nombreux migrants pour qui Calais est une étape dans un périple difficile, stressant et… inhumain. Où vont-ils pouvoir s’installer ? Où vont-ils pouvoir échouer dorénavant pour fuir l’horreur en attendant de rejoindre leurs familles ? Qu’adviendra-t-il de tous ceux que les « Centres d’Accueil et d’Orientation » (joli nom, non ?) ne pourront accueillir ? Tout cela manque cruellement d’humanisme.

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One comment

  1. ctc webadvisor
    26 septembre 2016 à 8 h 03 min

    J’ai du mal à trouver les mots, parler de cette expérience comme quelque chose de bien, parce que les migrants ne sont pas une attraction mais des humains. Pourtant, c’est bien, d’aller se rendre compte sur place, de retrouver sa part d’humantité, d’échanger, de faire tomber les barrières. Et de se rendre compte que ces personnes étaient comme nous, elles avaient la même vie que nous, une famille, des amis, des loisirs, un travail, des éclats de rire. Et que nous on pourrait être elles. C’est bien d’oser se confronter à ça et surmonter les peurs. Faudra que je renseigne. Merci pour ton récit 🙂

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